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Les derniers moments de Marilyn Bergeron

«Je m’en souviendrai toujours. On était une en face de l’autre et je lui ai dit: “Je te fais confiance”. Je l’ai prise par les épaules, je lui ai donné un bec sur chaque joue et un sur le front, et je l’ai serrée dans mes bras. Elle m’a dit qu’elle serait revenue dans une couple d’heures. Puis c’est la dernière fois que j’ai vu Marilyn. Je ne l’ai jamais revue.»

La mère de Marilyn Bergeron se tient debout à côté de l’îlot de la cuisine, à l’endroit précis où sa fille, alors âgée de 24 ans, a quitté la résidence familiale à Québec, le dimanche 17 février 2008, en fin d’avant-midi. «Je me rappelle de tout», dit Andrée Béchard en mimant les instants qui ont précédé la disparition de sa fille.

«Mari», qu’elle décrit comme une femme enjouée, était méconnaissable depuis quelques mois déjà. Quelque chose n’allait pas, mais personne n’avait réussi à lui soutirer des confidences.

«Il y avait un gros secret»

Mme Béchard se rappelle le temps des Fêtes 2007. «Elle avait beaucoup pleuré à Noël, regardez», raconte-t-elle. Elle montre une photo prise à l’époque, il y a déjà plus de 10 ans. «Elle était très triste. C’était plus notre Marilyn. Pauvre petite chatte, y’avait un gros secret», souffle-t-elle, le regard tendre posé sur le cliché.

Une semaine avant sa disparition, Marilyn, qui habitait le quartier Hochelaga-Maisonneuve, avait quitté Montréal en trombe pour retourner chez ses parents à Québec. Elle disait avoir peur de vivre dans la métropole et dans son appartement.

«Je lui ai dit “prends ton sac à dos, prends l’autobus et viens-t’en à Québec”. [...] Elle m’a dit: “Ça ne va pas, maman, mais je vais tout te raconter rendue à la maison.”«

«On a pleuré ensemble»

Ce même soir, une fois sa fille arrivée, Mme Béchard tente, délicatement, d’en savoir plus autour d’un café. «Est-ce que c’est un problème amoureux? La drogue? Des dettes?» «Non», lui fait signe Marilyn d’un hochement de tête.

«Là, je l’ai regardée dans les yeux, et j’ai dit: “Mari, as-tu été agressée?”, raconte Mme Béchard. Ce bout-là, je ne l’oublierai jamais. Elle s’est fermé les yeux très forts et elle m’a regardée, un regard désespéré, en se pinçant les lèvres. Ce que je lisais, c’est: comment est-ce que je peux raconter ça à ma mère? Les larmes ont commencé à lui couler. Je l’ai prise dans mes bras et on a pleuré ensemble», se remémore la mère de famille.

Entre ce dimanche et celui de sa disparition, Marilyn a consulté un psychologue puis démissionné de son emploi à Montréal. Elle expliquait avoir besoin d’au moins un mois de repos. Ses parents l’ont aussi aidée à déménager toutes ses affaires de Montréal à Québec.

Une lumière au bout du tunnel?

Le jour de la Saint-Valentin, Marilyn parle à sa sœur aînée Nathalie, qui réside en Californie. Elle lui demande s’il y a une lumière au bout du tunnel. Nathalie la rassure.

«Je ne pense pas que c’était des idées suicidaires, confie Nathalie, proche de sa sœur cadette. Avec le recul, ça m’a donné l’impression qu’elle s’apprêtait à vivre quelque chose de pas plaisant, et qu’elle avait besoin d’encouragement.»

Puis vint ce fameux dimanche. Marilyn s’était levée avant sa mère. Son père Michel était parti tôt ce matin-là. «Je l’ai vue monter [du sous-sol], elle était tout habillée, arrangée», se souvient Mme Béchard, qui venait de sortir du lit un peu avant 10 h. Marilyn lui explique vouloir aller marcher. Elle préfère y aller seule, lui dit-elle. Mme Béchard convainc sa fille de rester un peu, le temps d’un café.

«J’étais inquiète, parce qu’elle était dans un état psychologique précaire. Elle était anxieuse, tracassée. C’était une fille éteinte, pas la Marilyn enjouée. Mais je n’étais pas pour la traiter comme une petite fille», émet-elle.

Une marche sans retour

Arrive 11 h. Marilyn franchit finalement le pas de la porte, les deux mains dans les poches de son manteau, après avoir assuré à sa mère qu’elle serait de retour en après-midi.

Plus tard dans la journée, inquiète, Mme Béchard se rend compte que le sac à main de sa fille est resté à l’intérieur, tout près de la porte, tout comme son paquet de cigarettes tout neuf.

Et Marilyn n’est jamais revenue.

Elle s’est «évaporée»

La suite a largement été médiatisée: les dernières images d’elle la montrent au guichet automatique de la Caisse Desjardins de Loretteville, située non loin de chez ses parents, en train de retirer 60 $ avec la seule carte qu’elle avait sur elle. Elle portait son sac à dos, qu’elle n’avait pourtant pas sur les épaules quand elle a quitté la résidence familiale.

«Elle l’avait dissimulé. Il y avait donc quelque chose qu’elle [avait] préparé, mais ce n’était pas pour du long terme. Pour moi, c’était impossible. Parce que Marilyn, c’est une fille qui aurait donné des nouvelles à sa famille», insiste Mme Béchard.

Le dernier signe de vie de la jeune femme est survenu au Café Dépôt de Saint-Romuald, à la jonction d’autoroutes. On ignore comment elle s’y est rendue. Elle y a été vue, seule, en train de payer un café à 3 $ avec sa carte de crédit.

Puis, plus rien. «Marilyn s’est évaporée», résume sa sœur.

S’improviser enquêteurs

Départ volontaire suivi d’un suicide, c’est la piste qui a été privilégiée dès le départ par les enquêteurs du Service de police de la Ville de Québec, au grand désespoir des Bergeron.

Depuis 10 ans, les parents et la sœur de la disparue s’improvisent enquêteurs et s’investissent corps et âme pour retrouver leur précieuse Marilyn. «C’est pas normal qu’on doive vivre ça. On fait la job des experts», déplore Mme Béchard.

En l’absence de battues organisées par les autorités, ils ont fouillé des boisés, ont cherché à Montréal, en Ontario, dans l’Ouest canadien. Des centaines d’informations et de pistes ont été vérifiées.

Trafic humain?

La famille déplore depuis le début que l’enquête soit pilotée par la police de Québec, puisque c’est sur ce territoire qu’elle a été vue pour la dernière fois. «Le règlement policier a peut-être sacrifié la vie de ma fille. C’est peut-être “rough” de dire ça, mais pour moi, c’est ma réalité», soutient la mère de Marilyn.

Quant à la thèse du suicide, la famille la considère comme peu probable. «On ne va pas s’acheter un café en allant se suicider, soulève Nathalie. Si ça se trouve, Marilyn s’est retrouvée dans une situation de trafic humain. C’est toujours une des hypothèses que j’ai préconisées», dit-elle.

Un témoignage troublant s’est ajouté à l’histoire en novembre dernier. Un ancien collègue de classe de Marilyn a révélé publiquement que la jeune femme, quelques semaines avant sa disparition, lui avait confié avoir vécu quelque chose qui était «pire» que d’assister à un meurtre.

Retrouver Marilyn vivante

La famille a toujours espoir de retrouver Marilyn vivante, convaincue que la clé de l’énigme, quelqu’un la détient quelque part. «C’est évident! lâche sans hésitation Mme Béchard. C’est sûr qu’il y en a qui ne parlent pas», se désole-t-elle. Elle implore à nouveau ces personnes de se manifester.

Cette clé pourrait se trouver à Montréal, là où elle a habité pendant trois ans. «Je pense que Marilyn avait peut-être des mauvaises fréquentations récentes», avance sa sœur.

Malgré les années qui passent, Marilyn occupe toutes les pensées de sa mère. «Je me couche avec ça et je me lève avec ça. J’ai la photo de Marilyn en dessous de mon oreiller, je lui parle. Je me sens proche d’elle», confie-t-elle.

«L’histoire de Marilyn, à date, c’est un livre, c’est un film», fait remarquer la maman. «Un film» dont la famille tente par tous les moyens d’écrire la fin.

Résumé des événements

Vers 10 h 55

Départ de la maison familiale

11 h 09

Elle fait un retrait de 60 $ au guichet automatique de la Caisse populaire Desjardins de Loretteville.

On ignore de quelle façon elle s’est rendue sur la Rive-Sud en après-midi.

16 h 03

Elle achète un café avec une carte de crédit au Café Dépôt de Saint-Romuald. Selon un témoin, elle était seule à ce moment.

Depuis l’arrivée de Me Marc Bellemare au dossier, en 2017, une récompense de 30 000 $ est offerte. Pour transmettre de l’information, joindre le SPVQ ou le 1 800-840-1526. Par ailleurs, la famille organise une marche à 13 h 30 dimanche pour les 10 ans de sa disparition. La marche se fera du Blaxton de Saint-Romuald jusqu’au Café Dépôt.

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